
Buggerru la balafrée. Cette petite ville de 1100 habitants, elle qui en a connus jusqu’à 5 fois plus dans les années 1920, est posée en bord de mer au creux d’une petite baie, enserrée entre deux falaises.
L’une d’elles au sud est drue et effilée, tout juste si quelques fantômes de bâtiments miniers restent encore accrochés dans sa pente, presque invisibles avec leurs moellons aux couleurs de la roche locale et leurs fenêtre comme des yeux crevés et vides.

Buggerru la gueule cassée. Côté nord, la falaise a été réduite à un tas de gravats, les restes de l’extraction du minerai, déversés sur ses flancs, donnant l’impression qu’un gros géant aurait croqué et machouillé la roche de toute une montagne pour la recracher en petits gravats. La fable enjolive, l’activité minière ruine, les paysages et les gens. L’usine de laverie du minerai décatie (ci-dessus) regarde la mer, à ses pieds, la plage.
Ici on creuse depuis les Romains, d’abord pour extraire l’argent, puis on continue pour le plomb et le zinc depuis 1864, date de la création de la ville minière de Buggerru.
En 1904 lors d’une action de grève qui dénonce la réduction du temps de pause des mineurs, les carabiniers appelés en renfort pour matter la rébellion , tirent à balles réelles sur les mineurs et tuent quatre d’entre eux. Cette tragédie entraîne la première grève générale de toute l’Italie, le 16 septembre 1904.

Aujourd’hui, Buggerru offre au regard un feuilleté d’époques, d’activités et d’esthétiques qui la rendent unique, et attachante.
Au premier plan, un parking pour camping-car, face à la plage et la mer, avec toilettes et douches pour 20 euros par jour électricité comprise.
Au second plan, les bâtiments de la laverie du minerai extrait. On devine sur le haut, deux entrées de galeries, qui sont restées ouvertes à la visite pour des groupes de touristes de toutes nationalités.
Au troisième plan, en hauteur, des constructions d’habitation s’élèvent, encore en travaux, cherchent à offrir le meilleur panorama sur la baie, et donc le meilleur rapport investissement taux de rendement.
La ville est très vivante et animée aux heures d’ouverture des commerces. Les petits cafés réunissent beaucoup de monde de toutes les générations. On cause aussi volontiers entre voisins, assis sur des murets ou des marches d’escaliers.

Côté sud, la montagne grignotée, et une pelleteuse bien solitaire vu l’ampleur du travail, est encore au boulot pour stabiliser ces monticules de gravats qui sans cela se laisseraient éroder à l’eau de chaque pluie.



Michel Foucault a inventé le terme d' »hétérotopie » pour évoquer ces autres lieux, ces lieux hybrides connectant des dynamiques d’ordres très différents.
Ici la mémoire ouvrière de la mine trouve un débouché économique par la valorisation patrimoniale de son histoire, elle y rencontre dans le même espace temps les dynamiques contemporaines d’un petit port de pêche encore actif, d’un port de plaisance fréquenté, d’une aire de campings cars pour retenir les visiteurs, et de quelques touristes curieux de cette ville curieuse.
Le paysage alentour laisse voir jusque dans le dur de la roche de la montagne, les plaies béantes de plusieurs siècles d’excavation destructrices et de violences sociales toujours vives. On croise par exemple sous un beau ficus benjamina, un monument à la mémoire d’un habitant de Buggerru. Il s’est fait l’historien narrateur pour la communauté des mineurs sur plusieurs générations, un autre monument existe, que nous n’avons pas trouvé, une statue à la mémoire des quatre mineurs assassinés.
La douleur, humaine comme non humaine, semble rétive à la « patrimonialisation ». Cette part non économique de l’histoire : douleurs, plaies, pertes, souillures, est le plus souvent à la fois un impensé et un impansé, sauf quand l’art parvient à s’en emparer.